Un an et demi après notre rencontre à Rock en Seine, où le duo féminin originaire de Brooklyn nous avait confié son amour pour les années 60 et son désir de liberté, nous avons retrouvé Jess Wolfe et Holly Laessig de Lucius à Paris, à quelques semaines de la sortie de leur second disque Good Grief, publié le mois dernier. Cette fois, les jeunes femmes ont évoqué l’intensité de l’effervescence qu’elles ont connue lors de leur dernière tournée, et l’esprit de rébellion qui anime leur album.

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La dernière fois que je vous ai vues, à l’occasion de la sortie de Wildewoman, vous étiez totalement blondes. Pourquoi ce changement capillaire ?

Holly : Eh bien, on n’a pas vraiment eu le choix… les gens pensaient qu’on portait des perruques, mais on ne faisait que décolorer nos cheveux, encore et encore. Et à la fin, ils n’étaient plus très en forme !

Jess : Il était temps de leur accorder un peu de repos, et de les laisser repousser !

Holly : On ne les a pas perdus, heureusement ! On a l’habitude du changement à tous les niveaux, donc pour nous, c’était juste une nouvelle opportunité. On pense déjà à la prochaine couleur…

Jess : On va essayer de ne pas tomber dans le pastel. Tellement de gens se font des cheveux de licorne, bleus, roses. Nous, pour le moment, on reste rousses !

Vous avez tourné pendant deux ans. A quel moment avez-vous pu prendre le temps d’écrire votre nouvel album?

Holly : Pas pendant la tournée ! Notre emploi du temps était tellement rempli qu’on n’avait pas l’énergie à la fin de la journée pour écrire. On était trop occupées. Mais on écrivait des paroles dans des carnets, on prenait des notes sur nos téléphones. Quand on est rentrées et qu’on a eu enfin l’occasion de s’asseoir, on avait aussi des choses à régler, on a écrit à propos de tout ça.

Vous composez et écrivez toujours en duo. Comment fonctionnez-vous?

Jess : On collecte des idées… L’une va avoir une idée et la seconde va compléter les phrases et les pensées de l’autre. Et parfois, on part de zéro. On n’a pas de formule particulière. Mais on travaille ensemble depuis tellement longtemps qu’on arrive à se passer le relais, à jouer et capter quelque chose, essayer un truc ou un autre, très facilement.

Holly : C’est différent d’écrire avec une amie car tu te sens libre de dire des choses embarrassantes comme : « – Tiens, que penses-tu de cette idée ? -Non c’est vraiment de la merde ! » (rires)

Comment votre producteur Shawn Everett a -t-il influencé votre album ?

Jess : C’est un très bon ami et quelqu’un de très créatif. Il vient de gagner un Grammy pour l’album d’Alabama Shakes. Il avait déjà mixé notre dernier album. Je pense que c’est plus facile pour un producteur de travailler avec une seule personne, il peut alors beaucoup contribuer au processus. Mais quand, dans notre cas, tu te retrouves face à cinq esprits créatifs (même si Holly et moi on écrit les morceaux, on est tous les cinq à prendre part au processus d’arrangements et donner vie à ces morceaux), c’est dur de trouver un producteur qui va vraiment prendre en compte ces cinq personnes et essayer de tirer le meilleur de chacun et de rester capable de guider tout le monde et de dire si ça fonctionne ou pas, et s’il faut mettre un terme à un truc. On a une bonne relation avec lui, on était très à l’aise et on pouvait expérimenter sans se sentir jugé. On pouvait être complètement nous-mêmes.

Born Again Teen semble refléter une certaine nostalgie de votre adolescence, quand vous aviez beaucoup d’adrénaline et peu de craintes…

Jess : Oui ! Mais c’est probablement une adolescence réinventée, pas la nôtre !

Holly : En fait, c’était pas si fun d’être ado, mais c’est ce dont on voudrait se souvenir.

Jess : L’album s’appelle Good Grief (« Grands dieux ! » ou, littéralement « bonne douleur », ndlr), et il y contient beaucoup de chagrin. Il est intense, renferme beaucoup de choses lourdes. On est passées par des moments difficiles chacune individuellement. On s’est rassemblées et on a été témoins de notre reconstruction chacune. A un moment on s’est dit : on doit écrire quelque chose à propos de tout ça ! On trouvait ça marrant, ça nous faisait du bien. Je pense que c’est pour ça qu’on a choisi ce concept pour l’album.
On se moquait de nous-mêmes, parce qu’on s’était beaucoup plaintes, on pleurnichait à propos de nos petits problèmes. Ecrire a été un soulagement, car il en ressortait quelque chose de lumineux. C’est comme si le drame de l’époque était devenu insignifiant. Mais bien sûr, ce n’est pas comme ça qu’on le ressentait à l’époque.

Holly : Et peut-être que plus tard, on dira la même chose de nos problèmes d’aujourd’hui ! (rires)

La dernière fois que je vous ai vues vous aviez évoqué le passage des petites filles aux femmes que vous étiez devenues. Est-ce que vous vous êtes enfin trouvées ?

Holly : C’est marrant car dans notre album précédant, on parlait de grandir, se découvrir et devenir adulte et maintenant je me demande tout le temps : « Qui je suis ? Qu’est-ce que je fais ? » et ensuite finalement je me sens parfois encore plus perdue qu’avant. C’est mouvant. C’est la vie j’imagine. Le futur amène de nombreuses possibilités.
Je pense que si tu mets sept personnes dans un van pour tourner pendant deux ans, sans leur donner de pause plus importante que quelques jours, tu vas les rendre dingues. Cela va faire ressortir le meilleur et le pire de chacun.
On a passé beaucoup de temps sans être seules, sans être capable de prendre de recul, de réfléchir, alors même si on prenait quelques notes, c’est presque comme si on avait été obligées de se censurer, on n’avait pas le temps pour toute cette réflexion. Je pense que c’est pour ça que cet album est si intense, avec des côtés sombres. Bien sûr, des choses géniales se sont passées ces deux dernières années, mais, regarde ce qui est arrivé à nos relations ? Les gens voient les artistes comme des bêtes de scène, et j’adore le show, mais il y a tellement de choses qui nous arrivent que les gens ne voient pas. C’est difficile d’être si vulnérable tous les soirs, sans pouvoir vivre cette vulnérabilité seule, s’isoler au calme dans une pièce.

Cet album sonne plus pop et plus rebelle que Wildewoman. Comment vous expliquez ça ?

Holly: Oui je suis d’accord, il est plus joyeux, il sonne plus rebelle car le songwriting est plus audacieux.

Jess : Je pense qu’ on ne s’est pas dit : « faisons un album pop ! ». Il y avait aussi beaucoup de chansons pop sur le précédent… en live, les morceaux sonnaient plus rock, on adorait ce sentiment très énergique, c’est quelque chose qu’on voulait expérimenter sur l’enregistrement aussi.

Au final, Good Grief sonne comme une crise d’adolescence avec des sentiments exacerbés. Puis, Born Again Teen, Madness et Gone Insane laissent finalement place à What We Have To Change. Est-ce que c’était une sorte de thérapie pour vous?

Jess: Oui, complètement ! Même le titre de l’album suggère cette sensation d’embrasser l’obscurité, d’accepter la difficulté et reconnaître que c’est normal de ressentir toutes ces choses. Et aussi d’être soulagé. On a écrit beaucoup de trucs un peu lourds et on s’inquiétait du fait que les gens allaient entendre ces morceaux, on ne voulait pas les mettre mal à l’aise mais en même temps, c’est notre moyen d’expression à nous.

Holly: On a fait une thérapie par le cri! (rires)

Propos recueillis par Aurélie Tournois // Photographe: Emmanuel Gond

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