Rencontre // Deportivo // « Ceux qui viennent nous voir foutent un joyeux bordel ! »

Sur l’épaisse moquette bleue qui tapisse les murs se suivent pêle-mêle posters, places de concerts et tickets de métro artistiquement collés. Au milieu de la pièce, un clavier, une batterie et une jolie collection de guitares et de basses. C’est dans leur studio situé dans les locaux du Point Ephémère, lieu artistique et underground, que Jérôme et Julien, respectivement chanteur et batteur de Déportivo, dévoilent ce qui les fait vraiment vibrer. A quelques jours de la sortie de leur prochain album Ivres et Débutants le 7 mars prochain, ils confient ce qui nourrit leur musique, décrivent le bonheur que leur procurent les concerts et livrent leur vision bien à eux du rock français.
 

 

Vous avez laissé passer trois ans entre Déportivo et Ivres et Débutants. Pourquoi une si longue absence? De quoi parle le nouvel album?
Jérôme : De pleins de trucs ! (rires). On voulait mettre en avant l’idée d’ivresse. L’ivresse, c’est un trop-plein de quelque chose. On ne voulait pas refaire un troisième disque comme on avait fait les deux précédents. Le temps passe vite ! Le temps de faire des chansons qui nous plaisent, histoire de ne pas se tromper et d’être contents des chansons qu’on fait. On a essayé de faire différemment et de trouver des trucs ludiques. Du coup on s’est retrouvé avec des claviers que Romain Turzi nous a passés. On a fait des ateliers où chacun pouvait jouer de ce qu’il voulait. On a décidé qu’on s’en foutait et que chacun avait le droit de s’amuser avec l’instrument du copain. Richard a pu prendre la guitare et Julien a joué beaucoup de clavier. Ca, c’est cette idée de débutants. On n’a jamais fait de piano et on trouvait le fait de se lancer dans un instrument que l’on ne maîtrisait pas intéressant, car nouveau et dangereux à la fois.
Pourquoi avoir choisi Gaëtan Roussel pour produire l’album?
Julien : On le connaissait pas mal et on avait tourné avec lui, avec Tarmac et Louise Attaque. Faire intervenir quelqu’un, c’était une autre manière de changer nos habitudes. On connaissait les goûts de Gaëtan. On savait qu’il nous communiquerait de la curiosité de l’enthousiasme et qu’il respecterait notre musique et notre identité de groupe. On savait aussi qu’il allait travailler avec Marc Plati. Du point de vue du son c’était intéressant de travailler plus en finesse, un peu moins live que jusqu’ici.
Jérôme: Jouer avec des gens que t’aimes bien c’est toujours agréable. On sera toujours content de partager la scène avec les Louise. On s’entend bien avec eux, on dîne régulièrement avec Arnaud le violoniste, on voit Robin assez souvent, ils passent au studio de temps à autres.

  

Vous allez être accompagnés par Philippe Almosnino des Wampas et de Vincent David de Garbo lors de la prochaine tournée. Comment ce choix s’est-il fait? 
Julien: On a beaucoup croisé les Wampas en tournée sur le premier album, on a fait pas mal de dates avec eux. Phil est toujours curieux de ce qu’on fait, il a toujours été de bon conseil, c’est un super guitariste. On a voulu s’entourer d’autres musiciens sur scène pour garder du son de l’album et de l’ampleur du disque. Avec la démultiplication des instruments, pour repasser a la scène, il nous fallait deux gars. On savait qu’on pourrait travailler bien et vite avec lui. Vincent s’occupe des claviers, c’est un mec que nous a présenté notre tourneur. Assez vite on s’est dit que ça allait coller.
Jérôme : Lui, il est plutôt guitariste, il est chanteur du groupe Garbo. Il est super. On s’est bien entendu, ça paraissait couler de source.
Vous avez joué avec les BB Brunes. Pourquoi ? Avec quels autres artistes aimeriez-vous jouer ? 
Jérôme: Avec les Doors, mais ça va être compliqué, ils sont un peu pris ! (rires) On avait jeté l’oreille sur à peu près toute la tendance des « petits rockeurs », on avait entendu les BB Brunes et on s’était dit « merde ! C’est pas mal ! ». Les mecs ont dix-huit ans et ils jouent bien de leur instrument, les chansons sont bien, c’est cool ! Yann, notre tourneur, nous a demandé si on voulait les avoir en première partie et on a dit oui. On s’est bien amusés, c’était marrant de jouer avec eux, ils découvraient tout avec degrands yeux, c’était super.
La comparaison à Noir Désir, l’idée qu’on pense à eux dès qu’on parle de rock français, ça vous agace?
 Julien: Non ! Non non, ce n’est pas de l’agacement, ni un grand plaisir. On a toujours dit que c’était un groupe qu’on avait écouté, mais par lequel on n’était pas non plus obsédés. Le rock français peut être différent de Noir Désir.
Jérôme: Ca nous passe un peu au-dessus de la tête. Au début, on était flattés, mais à force de nous le répéter ce n’est plus devenu un plaisir, mais ce n’est pas non plus devenu un fardeau. Je préfère être comparé à Noir Désir qu’a plein d’autres groupes. On n’avait pas la sensation que Noir Désir avait cloisonné à ce point le rock français. Pour moi, ça va de la Mano Negra à Miossec !
Les groupes français qui chantent en anglais, vous en pensez quoi? Est-ce qu’ils ne perdent pas un peu de leur authenticité? 
Jérôme: Je pense que le rock français devrait être international, comme la « french touch ». Dans ce sens là, Phoenix et The Do sont de fiers représentants de ce que devrait être le rock français. Nous, on fait du rock chanté et en français, alors c’est encore plus bizarre. Je trouve ça très bien les mecs qui chantent en anglais quand ils sont français. Par contre, je ne suis pas prêt à entendre le discours du mec qui dit « je ne chante pas en français parce que c’est trop dur. » Mais si t’es pas anglais mon pote, chanter en anglais tu vas en chier pour faire un bon truc ! Le français sera toujours plus simple que la langue que tu ne maîtrises pas.
Julien: L’aura des musiques françaises est assez limitée. Dès que c’est chanté en français, il y a une barrière hexagonale.

 

Vous préférez les grandes salles, ou celles plus intimes? 
Jérôme : Nous, c’est à Bercy qu’on se sent vraiment proches de notre public…
Julien : …le stade de France ou rien ! (rires) On préfère quand les salles sont remplies, car qu’elles soient grandes ou petites, c’est là que la musique est vivante. Jusqu’ici, on a souvent alterné : même en pleine tournée, on peut faire une salle de 200 places et faire les Solidays le lendemain.
Jérôme : Franchement, peu importe le lieu, il s’agit surtout des gens. Ceux qui viennent nous voir foutent un joyeux bordel ! Ils ont envie d’oublier leur quotidien, de se lâcher. Parfois, il y a des chansons qu’on n’a pas envie de jouer pendant une tournée, et les gens ont une réaction tellement chouette que ça nous redonne envie de la jouer. On est les premiers spectateurs de notre public, j’aime cet échange, on voit des sourires, des visages. Les gens nous offrent très souvent un super spectacle.
Julien: On est plus perméable à ça dans des espaces pas trop grands. Sur une grande scène, c’est super aussi, mais les gens sont loin. En fait, il y a du plaisir dans les deux.
Jérôme: Sur les grandes scènes, il y a une excitation, car c’est tellement massif… C’est plus égoïste que sur les petites scènes où il y a plus de partage. Je pense que le nouvel album, dans une grande configuration, ça peut être pas mal. Mais le plaisir est dans la variété.
 
Vous faites parfois des concerts gratuits, il y a un live de votre dernière tournée disponible légalement sur Mégaupload. Alors, Hadopi, vous en pensez quoi?
 Julien : C’est une petite partie d’un ensemble qui a complètement changé en l’espace d’une dizaine d’années. Le temps de discuter la loi, elle est déjà un peu obsolète. Le danger, c’est de se retrouver avec des musiques très spécifiques, autoproduites qui se trouvent sur internet, ou bien de très grosses productions. Ce qui va être difficile, c’est pour ceux qui se trouvent entre les deux.
Jérôme : On a travaillé deux ans sur l’album et on sait qu’au mieux, on ne va pas en vendre beaucoup. On fait de la musique par amour de la musique, mais si on doit se trouver à travailler en dehors, ça va être difficile de faire un bon album, et ca prendra beaucoup plus de temps. Hadopi, c’est un combat noble à mener, mais ils sont a coté de la plaque franchement ! En 2010, Johnny a gagné 30 millions d’euros, Mylène Farmer 28 millions, et tout le monde se dit «  tu vois qu’ils gagnent de l’argent les musiciens ! » Et nous, on vit pourtant comme des ouvriers : notre boulot est précaire. Nos disques sont distribués en France, au Québec, et en Suisse. On n’est pas le groupe américain qui va vendre partout à travers le monde. Si t’aimes bien un groupe français, alors achète leur album. Si t’aimes aussi Rihanna, mieux vaut acheter le CD du groupe français. C’est pas qualitatif,  c’est juste qu’elle va forcément s’en sortir, parce qu’il y aura des Anglais, des Japonais,… pour lui acheter son disque. Pour peu qu’un petit groupe sorte un album qui ne se vend pas, sa maison de disque va le dégager. Et c’est dommage car il y a des groupes qui valent vraiment la peine d’être écoutés.

 

Jérôme, les paroles te viennent comment? De quoi préfères-tu parler?  
Julien : Comme Metallica…
Jérôme : …on a un psychologue ! (rires) Pour les paroles, je venais ici tout seul, j’enregistrais ma voix directement. Je ne sais pas d’où ça vient, parfois je copie sur les gens, parfois je suis un peu inspiré parfois non, donc je n’insiste pas. Ce qui m’inspire, ce sont les relations humaines, je trouve ça chouette. Il y a des moments où, quand tu trouves des paroles, c’est comme si cette situation s’était enregistrée dans ton disque dur. C’est beaucoup de travail pour que les mots sonnent et aient un sens. Les thèmes qui reviennent, c’est l’amour, re-l’amour, la colère, les filles, ma copine, ma copine plus que les filles, ce genre de trucs cliché. Tous les thèmes sont clichés, c’est toujours les deux pieds dedans, mais tout dépend de la manière dont c’est dit. 
En écoutant certains titres des précédents albums, comme La Brise, ou I might be Late, on a l’impression que tu es angoissé par le temps qui passe, que tu crains de ne pas avoir le temps de réaliser tes rêves. Aujourd’hui, trois ans après, est-ce toujours le cas?
Jérôme : Oui, dans Pistolet à eau, il s’agit de ça, encore. C’est quelque chose que je n’avais pas vu sur les deux premiers. Il me semblait dans Parmi eux parler plus de frustration, d’impatience, de colère. On vivait à Bois d’Arcy, et les gens là-bas partent le matin travailler, le soir ils reviennent pour dormir, c’est typiquement une ville de frustrés, qui ne vit que la nuit quand les gens dorment, mais tout le monde s’en contente. Ce que j’entendais dans le rock quand j’étais petit, c’était l’idée de ne pas passer à côté de son existence, de ne pas gaspiller ta vie sous prétexte que t’es flemmard. L’idée, c’est de tout casser pour construire, sinon je vais passer à coté d’une vie, et c’est con, c’est la mienne… 

Texte: Aurélie Tournois/Photos: DR & Aurélie Tournois

Commentaires

Tags from the story

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *