Pale Grey: mélancolie feutrée

Pale Grey dancing feet

 

En automne dernier, après publication de leur titre Seasons par le faiseur de réputations Kitsuné, le web s’emballe. On prédit alors le meilleur à Pale Grey, ce jeune groupe belge à la folk-pop introspective et mélancolique. Deux saisons plus tard, c’est avec émoi qu’on découvre enfin leur album Waves, bombe émotionnelle à retardement. Quelques jours avant sa sortie, nous avons rencontré Gilles Dewalque (chant, basse) et Maxime Lhussier (guitare), têtes pensantes de Pale Grey.

 

Votre album s’appelle Waves, en référence au format des fichiers sons que vous avez échangés. Comment avez-vous procédé pour la composition de cet album ?

Gilles : On a toujours eu un rapport très intime à la musique : on travaille beaucoup chacun de notre côté et on fait des maquettes sur nos ordis. Ensuite, on valse vers un mode plus collaboratif. On adore jouer au ping pong, devenir producteur des maquettes des uns et des autres et transformer un morceau jusqu’à ce qu’on ne sache plus trop de qui il vient à la base. On essaie de tous s’impliquer de la même manière dans les morceaux pour qu’on ait le même amour pour chacun des titres qui sortiront à la fin. Il y a autant de chacun de nous dans l’ensemble des morceaux.

Ça ne doit pas être facile lorsque vous envoyez un son que vous voulez vraiment garder et que finalement, il est transformé par un autre ?

Gilles : C’est le jeu ! il y a beaucoup de déchets, de maquettes qui resteront à tout jamais sur nos ordis ou qui nourriront peut-être un projet solo. Ça n’interdit pas non plus de négocier un peu. Ça fait aussi partie du jeu de convaincre l’autre, c’est amusant. Parfois, on va se prendre le chou mais ce n’est jamais très grave, ça fait partie du travail. La sueur que tu mets dans un morceau, elle est aussi dans ces moments-là.

On sent une certaine mélancolie en toile de fond :  les vagues c’est aussi les phases de la vie, du moral ?

Gilles : Exactement. Nos chansons parlent de notre entourage, d’événements vécus par des proches. On n’a pas voulu être trop autocentrés, et puis on n’a pas forcément vécu des trucs aussi dingues qu’eux. Ces gens-là nous inspirent comme on s’inspire l’un l’autre et on trouvait plus facile et attirant de parler de choses qui impressionnent et donnent l’envie d’être contées. Waves, ce sont les vagues de la vie et l’onde sonore. Le titre de l’album, c’est souvent ce qui arrive à la fin. Pour nous, c’était une synthèse, une belle cerise sur le gâteau.

Justement, quelles ont été vos inspirations pour cet album ?

Gilles : On est beaucoup dans la mélancolie. Pour moi, la mélancolie, c’est vraiment la beauté de la tristesse. On raconte des petites histoires, des drames quotidiens. On va ensuite évoquer la manière de les voir, de les comprendre et de les soigner. On parle de confiance en soi, de la perte avec une chanson sur une fausse couche, de la nostalgie… La question de la foi aussi est récurrente. On n’a pas beaucoup de chansons qui parlent d’amour.  La peur de la mort revient souvent et on a des chansons sur le regret, la folie, la dépression, des thèmes très gris… mais finalement c’est très positif de parler de choses négatives. Cela a un côté exutoire.

Vous composez et enregistrez dans l’appartement où vous vivez tous les deux. Comment faites-vous pour séparer les moments de création du reste de votre vie ?

Gilles : Alors ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais c’était chouette de vivre ensemble pendant l’ensemble du processus de création de l’album. L’avantage, c’est que c’était vraiment une sorte de laboratoire où l’on se retrouvait à travailler la musique à trois avec Jan (au clavier) et échanger des idées dans des moments off. Quand tu prévois des plages horaires précises, tu dois te mettre dans un état d’esprit spécifique. Du coup, parfois, tu te mets inconsciemment des barrières. Alors que lorsque tu te retrouves avec davantage de lâcher prise, ça ouvre beaucoup plus de portes à la créativité. Un peu comme si on était tout le temps dans un studio à micro ouvert.

Vous utilisez beaucoup de samples : comment les trouvez-vous, où cherchez-vous ?

Maxime : Ça dépend desquels. On écoute beaucoup de musique pour s’inspirer. Avec les années, on est devenus des geeks de son, on n’écoute plus la musique de la même manière. Parfois, on est tout excités par un morceau car on trouve qu’il y a un son de clavier ou de caisse claire qui est génial. Ça nous arrive de nous dire « on va la piquer, ça sonne trop bien ». On a un petit côté voleur.

Gilles : Tu coupes le morceau, tu prends un accord, tu le transformes, tu le pitches (change la vitesse) tu en fais un autre accord, puis ton commences à construire une mélodie.

Maxime : L’utilisation du sample, c’est une espèce de contrainte qu’on se donne pour booster notre créativité. Sur le morceau Hunter, on utilise pour le rythme une boucle d’une batterie d’Otis Redding. Il faut le savoir, car elle est très triturée. Il y a un côté un peu magique pour nous de pouvoir prendre un petit bout de ce mec-là et le mettre chez nous. Le public ne l’entendra jamais, mais nous on le sait. Un peu comme si tu allais à ton mariage en costard cravate en portant en-dessous le t-shirt de ton groupe préféré : personne ne le voit, mais toi tu le sais.

C’est en étant connecté à ses envies profondes qu’on arrive à être le plus juste.

Yann Arnaud (Air, Phoenix…) a produit votre album. Comment s’est fait cette rencontre ?

Maxime : J’avais fait un autre disque avec lui avec le groupe Dan San. C’était vraiment devenu un ami et quand on a commencé à chercher quelqu’un pour travailler sur Pale Grey, on était déjà très avancés dans les maquettes. Un jour, je lui ai envoyé pour avoir son avis et on s’est appelés pendant deux heures.  Il m’a fait un retour sur chacun des morceaux et m’a évoqué toutes ses idées. Il a réinsufflé dans nos morceaux beaucoup de vie. On a l’habitude de bosser sur nos ordis donc on a des maquettes assez électro, pas de vraie batterie, que des beats. Comme il vient de la folk, tout le travail qu’on a fait avec lui c’était d’intégrer des éléments organiques. On a réenregistré des vraies batteries qui faisaient la même chose que le beat pour donner plus de profondeur, de largesse et de texture au morceau.

Gilles : Il est arrivé de manière très classe, c’est un gars très respectueux. Il se remet en question à chaque fois qu’il travaille avec un nouveau groupe. Il a mis beaucoup d’énergie et de temps à comprendre ce qu’on voulait et ce dont on avait besoin plutôt que d’essayer de faire un énième projet sur lequel mettre son empreinte. Je crois qu’il a assez vite capté que nos morceaux étaient déjà très produits et que ce dont ils avaient besoin, c’était de rajouter de l’authenticité, des aspérités. Il a mis en valeur des choses qu’on n’avait pas remarquées.

Maxime : Il est très observateur et à l’écoute. Sa démarche est presque sociologique, il essaie de ressentir quelles sont les énergies dans un projet, quelle position a chacun et il en tire le meilleur en fonction des énergies et des personnalités.

Sur Late Night, vous avez invité le rappeur américain Serengeti pour un featuring. Comment votre choix s’est-il porté sur lui ?

Maxime : On le connaissait déjà bien comme MC car on est fans de pas mal de ses collaborations et du projet Sisyphus qu’il a fait avec les gars de Son Lux et Sufjan Stevens. On avait ce morceau sur lequel on avait fait pas mal de tests… On n’avait rien trouvé de concluant et on avait toujours ce vieux rêve de laisser un MC investir un de nos morceaux. On a donc demandé à son manager, avec qui on était en contact, s’il pouvait proposer à Serengeti. Il a accepté, donc on lui a envoyé un fichier .wav de l’autre côté de l’Atlantique et il nous l’a renvoyé avec un test de voix. Il s’est inscrit dans notre processus d’échange.

Gilles, c’est toi qui a fait la pochette ?

Gilles : Oui. On aime avoir la mainmise sur tous les aspects de notre projet, y compris graphiques.  Quand il a fallu commencer à travailler sur l’identité de cet album, il y avait ce leitmotiv de la mélancolie. J’ai trouvé que cette texture de papier, un peu épais, un peu fumé, renvoyait bien au côté feutré de Pale Grey. A l’intérieur du carnet de l’album, j’ai revisité au bic en les simplifiant des tableaux de maître. J’ai procédé par synthétisme, par vulgarisation, un peu comme on fait avec la musique. L’image de couverture, ce sont les quatre cavaliers de l’apocalypse. C’est une espèce de grosse image terrorisante du dernier livre de la bible qui fait vraiment peur, revisitée avec un filtre. Comme ça, on dirait quatre gars qui font la fête sur leurs chevaux, ça donne une autre image. On va chercher des images populaires qui appartiennent à tout le monde et on essaie de donner notre vision a nous autant dans la musique que dans les illustrations.

Vous faites partie du collectif liégeois Jaune Orange, (aux côtés de Girls in Hawaii, Hollywood Porn Stars, The Experimental Tropic Blues Band, MLCD, Dan San,…).  En quoi celui-ci consiste-t-il exactement ? Qu’est-ce que cette structure vous a apporté ?

Gilles : A l’origine, c’est un collectif créé il y a une bonne dizaine d’années de musiciens et de groupes qui se sont mis ensemble en mode « l’union fait la force » : on fait tous de la musique, on vient de la même ville, est-ce qu’on n’essaierait pas de se fédérer pour s’aider à s’autopromouvoir ? Ils ont fait un site avec une page internet ou tu pouvais écouter chacun des groupes et ont commencé à organiser des concerts où ils programmaient à chaque fois des groupes du collectif en première partie. Aujourd’hui, il y a un label, une agence, un festival qui s’appelle le Micro festival, une salle qui s’appelle KulturA, où le collectif est une des forces actives. Au-delà de ça, cela reste un vivier de potes dans une ville qui n’est pas énorme, mais où il se passe pas mal de choses.

Maxime : Quand on était ados, on suivait un peu les groupes du collectif. Une fois qu’on a eu un projet, on leur a envoyé du son, on les a rencontrés et on s’est rendus compte qu’on avait les mêmes goûts, on s’est bien entendus. C’est comme ça que tout a commencé. C’est un peu nos racines en Belgique. Ce collectif rassemble plein de musiciens avec lesquels on se retrouve, il permet de créer des synergies, de nouveaux projets musicaux, des échanges de contacts. C’est un vivier créatif et un cercle vertueux. Quand Girls in Hawaii nous ont proposé de les accompagner sur quelques dates, on a tout de suite dit oui, car c’était un rêve d’ados qui se réalisait.

Votre titre Seasons est sorti sur le label Kitsuné à l’automne dernier. Est-ce que ça a été un boost pour vous ?

Gilles : C’était une belle surprise car ce n’était pas du tout un titre qu’on s’apprêtait à mettre spécialement en avant. On le voyait même comme une espèce de respiration au milieu du disque. C’est clair qu’un nom comme Kitsuné n’est plus à faire.

Maxime : Plein de blogs et de gens ont été touchés par ce morceau. C’est aujourd’hui notre morceau le plus streamé. Il a été repris par plein de radios en Allemagne et en Autriche. Personnellement, c’était un de mes morceaux préférés du disque. Il nous touchait tous particulièrement, mais on ne pensait pas qu’il créerait cet engouement-là.

Votre album est sorti en Belgique en octobre dernier. Quels sont les retours jusqu’à maintenant ?

Maxime : En Belgique, très bon, toute la presse s’est fort emballée. On n’a pas fait beaucoup de concessions sur cet album. Du coup, c’est super de s’apercevoir que c’est en étant le plus honnête, connecté à ses envies profondes et désintéressé qu’on arrive à être le plus juste.

La playlist de Pale Grey

STRFKR – Golden Light 
Charlotte Gainsbourg – Rest 
Son Lux – Slowly 
Hector Gachan – Untitled 91
Timber Timbre – Hot Dreams 

pale grey dancing feet

 

Propos recueillis par Aurélie Tournois // Photos: Jacques de Rougé

Commentaires