Témé Tan, glamour tribal

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Nous avons rencontré le multi-instrumentiste et producteur bruxellois Tanguy Haesevoets, plus connu sous le nom de Témé Tan, un après-midi d’automne à Paris. Ce grand voyageur épris de poésie et amoureux de la nature vient de publier son tout premier album Ça Va Pas La Tête?, mixé par Justin Gerrish (Vampire Weekend, Ra Ra Riot…) et précédé de l’EP Améthys. Sous un orage électrique, nous avons discuté de sa double culture belge et congolaise et de la façon dont celle-ci a influencé sa vision du monde et sa façon de « fabriquer » sa musique.

Tu es né au Congo, et dès l’âge de 6 ans tu es arrivé en Belgique. En quoi est-ce que cela a influé sur ta culture ?

Mon père est resté au Congo, donc j’ai passé mon temps entre la Belgique et le Congo jusqu’à la fin de l’école primaire. En Belgique, là où les familles 100% belges écoutaient plutôt Jacques Brel ou Adamo aux réunions de famille, nous, on écoutait plutôt les classiques de la rumba congolaise, comme Tabu Ley Rochereau, Franco Luambo et Papa Wemba. Ma famille est métissée, que ce soit un mélange de culture francophone et flamande, ou congolaise et belge. J’ai toujours évolué dans un mélange de plusieurs identités, pour moi celle-ci n’est donc pas fragmentée. Ça m’a sûrement apporté une curiosité pour les autres cultures.

Qu’est ce que tu recherches quand tu voyages ?

Voir des choses que je n’ai jamais vues. Outre le fait de voir de beaux paysages et d’entendre de nouvelles musiques et de nouveaux sons, j’ai aussi envie d’en apprendre plus sur les autres traditions et cultures. On vit dans un monde immense avec des incompréhensions entre les communautés parfois tellement violentes que pour mieux comprendre le monde et même la ville dans lesquels je vis, hyper multiculturelle (Bruxelles, ndlr), j’ai l’impression que je dois aller vers d’autres communautés et essayer de comprendre comment elles-mêmes voient le monde.

Par quels sons ton enfance a-t-elle été bercée ?

Quand j’étais petit, plutôt par les classiques de la musique congolaise. Plus tard, j’avais un grand frère qui écoutait Tracy Chapman et Mc Solaar, premier artiste francophone pour lequel j’ai eu un coup de cœur. J’avais un autre frère qui lui était plus orienté skateboard et grunge et qui écoutait Nirvana. A l’époque, ceux qui mélangeaient le mieux le grunge et le rap, c’étaient les Beastie Boys, que j’ai énormément écoutés. Mon père, lui, penchait plutôt pour le blues et ma mère, c’était Tina Turner, La Compagnie Créole, Kassav et Abba.

Comment tu as commencé à faire toi-même de la musique?

Petit, j’étais plus dans le dessin, la peinture et le basket. Mais j’étais un grand fan de Michael Jackson, donc je regardais avec grand plaisir ses clips et les reportages à son sujet. Je me souviens qu’à l’école je devais faire un exposé et plutôt que de le réciter je l’avais fait en rappant. Je trouvais ça plus original. C’est comme ça que je me suis fait recruter par un groupe dans ma classe qui cherchait un chanteur. Ils s’étaient dit : s’il sait rapper il sait probablement chanter. Or je ne savais absolument pas chanter et à peine rapper les textes des artistes que j’adorais ! Vu qu’il y avait des guitares dans le groupe, j’ai commencé à m’y intéresser. J’écoutais la bossa nova brésilienne genre Gilberto Gil, George Benson… J’ai commencé à déchiffrer des tablatures et très vite, j’ai voulu faire mes propres chansons.

On ressent beaucoup l’importance de tes voyages à travers ta musique. C’est indispensable pour toi, de bouger tout le temps, de laisser sa porte ouverte à toutes les cultures ? C’est un peu le propos d’Ouvrir la cage ?

J’essaie de ne pas me dire que c’est indispensable de voyager, parce que sinon dès que tu restes sur place, tu pètes un plomb. Je tourne beaucoup donc je bouge pas mal, mais ça va faire depuis le Brésil au printemps dernier que je suis resté en Europe, donc j’essaie de ne pas trop me focaliser là-dessus. Mais c’est vrai que voyager, c’est hyper inspirant. C’est ma deuxième grande passion avec la musique. En ce qui concerne Ouvrir la cage, c’était plus la cage dans la tête. Quand je réfléchis aux choses qui me déplaisent dans le monde dans lequel on vit, que ce soit l’élevage industriel des animaux ou la façon dont les migrants sont traités quand ils arrivent à nos frontières ou encore le manque d’intérêt qu’on porte au réchauffement climatique, ça m’assomme très fort et je peux avoir tendance à baisser les bras et broyer du noir. J’ai l’impression de m’enfermer dans une cage dorée car je peux ne plus y penser et me divertir à l’infini juste avec un smartphone et internet. Malgré tout, il y a un pessimisme. C’est cette envie de casser tout ça et de transcender cette petite déprime dont je parle dans Ouvrir la cage.

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Tu fais beaucoup de références aux animaux dans les paroles de tes chansons. Quel est ton rapport à la nature ?

Ce n’est pas un fil rouge voulu, c’est juste apparu comme ça. Je ne me considère pas comme un militant mais je trouve important de prendre conscience qu’il n’y a pas que des humains sur terre mais aussi des animaux. Ils font partie de mon imaginaire mais aussi de mon quotidien. Je ne les considère pas comme des choses isolées dans des bouquins ou des zoos. Ils offrent de belles métaphores pour les comportements humains.

Tes textes sont très imagés. Quels sont les auteurs ou poètes qui t’inspirent ?

Je dois dire que j’aime beaucoup le réalisateur Alain Gomis, ou Wes Anderson. En poésie, je ne pourrais pas citer juste un auteur mais je suis très friand des haikus et j’aime beaucoup lire des traductions de morceaux en lingala. C’est peut-être un peu vieux jeu mais j’adore Boris Vian et Serge Gainsbourg. J’aime beaucoup aussi le cinéma japonais et les auteurs brésiliens comme Chico Buarque.

Il paraît que Ça va pas la tête est parti d’une hallucination auditive. Tu peux m’en dire plus ?

Tu es bien renseignée ! J’avais enregistré des samples de gamins qui chantaient dans la cour de l’église où mon cousin s’est marié à Kinshasa au Congo. En réécoutant après, j’ai eu l’impression qu’ils chantaient « ça va pas la tête », alors qu’ils ne chantaient pas du tout en français. C’est un morceau que j’ai développé ensuite en Guinée Conakry.

Améthys, c’est un hommage à ta maman?

C’était un surnom que je lui donnais. Elle était métisse et la première pierre qu’elle m’a offerte était une améthyste. Elle croyait en la vertu des pierres et pensait que celle-ci allait m’aider à méditer, à étudier et à réussir mes études. J’ai découvert ensuite que c’était une pierre qui était liée aussi au côté créatif et aidait les artistes. Dans le clip, il y a aussi un dictaphone qu’elle m’avait offert pour que j’enregistre mes cours à la fac et c’est le dictaphone que j’ai utilisé pour commencer à faire mes premières démos. Améthys représente l’ambivalence de ma mère qui me disait de faire mes études et en même temps m’encourageait aussi pour tout ce qui était création.

Ta musique est très DIY. Comment composes-tu tes morceaux ?

Chaque morceau est composé différemment. En ce moment, je n’ai pas le temps de me poser en studio et d’enregistrer, donc je fais ça plutôt sur la route, en marchant, dans ma salle de bain ou dans une pièce avec une acoustique qui porte un peu et puis j’enregistre sur mon téléphone. A partir de là, je développe. Ça part plutôt d’un gimmick ou d’une mélodie chantée.

J’ai cru comprendre que tu n’aimes pas trop qu’on colle l’étiquette de musique du monde à ta musique. Comment tu définirais toi même ton son?

En effet. Je suis entre chanson française et hip hop, entre acoustique et électronique et le tout est raconté en français. Il y a du chant, du rap, du slam. Du glamour tribal à la croisée du hip hop, de l’électronique et de la chanson française moderne.

Photos et propos recueillis par Aurélie Tournois

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