Jagwar Ma : psyché, transe et Calvados

Symbole par excellence du renouveau de la pop psyché, Jagwar Ma était de passage au Festival Beauregard cet été. Nous en avons profité pour rencontrer Gabriel Winterfield, Jono Ma et Jack Freeman en coulisses, quelques minutes avant leur entrée en scène. Sur des transats au soleil, on a discuté de la genèse de leur album Every Now & Then, enregistré dans un petit village français, et de l’intensité de leurs lives.


Pour commencer, Gabriel, j’ai un message à te faire passer. En novembre dernier, j’ai rencontré Johnny Took de DMA’s et il m’a dit qu’il te devait sa rencontre avec Tommy. Good job !

Gabriel Winterfield : Ouais, on était à l’école ensemble, on est de très vieux amis ! Tommy jouait de la batterie pour le groupe de mon frère et Tooky et moi on jouait dans un groupe quand on avait quelque chose comme 13 ans. Ce sont des mecs géniaux !

Est-ce que vous pensez que vous referez quelque chose ensemble un jour ?

Gabriel Winterfield : Je ne sais pas, je ne dirai pas non. Avant que leur album ne sorte, je me souviens que Tooky m’a montré des démos de DMA’s dont il était très fier et c’était vraiment très bon. Je lui ai aussi fait écouter quelques sons qu’on venait de créer avec Jagwar Ma.

Vous avez grandi en Australie, avec du soleil toute l’année et une lumière éclatante sur les paysages. Il y a aussi quelque chose de rayonnant dans votre musique, entre les loops de guitare et les synthés. Comment la nature de votre pays influe sur votre songwriting ?

Jono Ma : On nous pose souvent cette question et c’est vraiment difficile pour nous car on n’est pas dans notre tête pour voir de quelle manière nos relations et notre environnement influent sur ce qu’on pense et notre imagination. On a enregistré notre album en France, près de Tours, en partie parce que c’est un endroit très isolé, qui nous laissait beaucoup d’espace et de temps. Notre environnement, c’est aussi le chemin qu’on a pris, l’endroit où on a grandi, ce qu’on a écouté. Ce n’est pas notre réaction immédiate à notre environnement mais des choses plus larges qui ont influé sur notre imagination, plus que ce qui se trouve juste autour de nous.

Un petit village français, c’est différent de Londres et Sydney… Ça vous a fait bizarre ?

Jono Ma : Dès qu’on était au studio, tout l’équipement nous était familier donc on se sentait à l’aise, dans notre zone de confort.  Mais c’est vrai que la vie quotidienne était étrange. C’est la France rurale, ce n’est même pas un village, c’est comme une ferme. Au début, quand on est arrivés, il y avait la barrière de la langue. Ça nous a pris un peu de temps de nous adapter à la culture et la façon de vivre des gens.

C’est toi qui a construit le studio ?

Jono Ma : Ouais je l’ai construit avec Sam et des gars du coin. On a eu l’idée du studio et on l’a mis en œuvre.

C’est fou !

Jono Ma : Ouais, j’imagine…

Pourquoi avoir déménagé à Londres ?

Jono Ma : Jack était déjà à Londres avant même qu’on commence le groupe. Quand Gab et moi on vivait en France en travaillant sur l’album, on se rendait à Londres assez fréquemment pour rencontrer les gens du label et le management. Ça n’avait aucun sens pour nous de retourner en Australie. C’est tellement loin de tout. Le village en France où nous étions était très isolé, donc c’était juste plus pratique d’être à Londres.

Avant, les gens pensaient que Jono était le gars qui aimait l’électro et la dance et que j’étais celui qui aimait le rock’n’roll

Gabriel et Jono Ma, vous êtes tous les deux songwriters. Comment vous partagez-vous l’écriture de vos morceaux ?

Jono Ma : C’était différent pour chaque piste, mais généralement Gab écrit toutes les paroles et on travaille ensuite tous les deux la musique.

Gab : Ouais c’est ça. Je sais ce que Jono est capable de faire et ce que je ne pourrai jamais faire, et n’essaierai même jamais. On est complémentaires.  Au début du groupe, quand les gens ont essayé de comprendre comment on fonctionnait, je crois qu’ils pensaient que Jono était le gars qui aimait l’électro et la dance et que j’étais le gars qui aimait le rock’n’roll, ce qui n’est pas vraiment vrai car on joue tous les deux de la guitare, on aime tous les deux beaucoup de musiques différentes.

Le côté psychédélique de votre musique, mettant la foule en transe, pourrait faire penser que vous perdez le contrôle quand vous jouez.  Où est la part d’improvisation ? Etes-vous à l’aise avec la sérendipité ?

Jono Ma: On pourrait se complaire dans la répétition : il y a beaucoup de loops, de couches et de textures et on n’a pas peur d’étendre ces parties qui permettent de rentrer dans cette transe, ce qui serait plus difficile sur de courtes périodes de temps. Je pense qu’on pousse ça plus loin en live : normalement, dans ces moments-là, je nous laisse une place pour la spontanéité et l’improvisation. Gab laisse souvent échapper de nouvelles paroles, de nouvelles phrases et construit des loops qui n’existent manifestement pas sur l’album mais existent seulement à ce moment particulier. Je fais pareil avec les pédales de loops sur mon synthé. C’est une manière de maintenir l’excitation pour nous. Parfois, la qualité peut ne pas être parfaite comme celle de l’album mais je pense que le public peut ressentir l’énergie de la spontanéité, donc ça permet de rendre le truc excitant pour lui aussi aussi. On préfère créer un petit peu de danger, de chaos, plutôt que tout soit parfait. Je ne peux pas m’empêcher de penser à la tournée de Daft Punk avec la pyramide que j’ai eu la chance de voir à Sydney. J’étais content, j’avais tout juste 17 ou 18 ans. C’était phénoménal d’être témoin d’un truc pareil. Ça fait partie des groupes dont on se souvient comme les meilleurs de tous les temps mais je suis sûr que si tu cherches à connaître les détails de ce qui se passe vraiment pendant les tournées, certaines choses tournent mal…

Stella Mozgawa du groupe Warpaint a enregistré la batterie sur votre dernier album. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Jono Ma: Stella et moi on a grandi dans des banlieues proches de Sydney donc on se connaît depuis qu’on est ados. Elle a fait de la batterie sur le nouvel album et jouait déjà sur une piste du premier. C’est une excellente batteuse, l’une des meilleures. Donc quand on a dû choisir quelqu’un pour jouer sur l’album, ça nous a paru comme une évidence.

Votre album est auto-produit. C’était important pour vous de garder le contrôle sur la production ?

Gab : Très important !

Jono Ma : Ça n’a jamais été une option de faire autrement. Une partie de ce que je fais en tant que songwriter est aussi un travail de producteur, comme faire des loops et des beats. Il n’y avait aucune raison de séparer ces deux choses.

Gab : Est-ce que Dr Dre est producteur ou songwriter ? c’est la même chose ! (rires)

Jona Ma : Oui, même quand on fait des démos, ce qu’on créé finit souvent par devenir la production finale. Donc du début à la fin, c’est ma production.

(Gabriel regarde son téléphone)

Gab : Au fait, désolé ça n’a pas de rapport, mais vous avez entendu parler de la dispute entre Kanye et Jay-Z ? (A propos de Tidal, ndlr). On ne s’y intéresse pas sérieusement, mais quand même, se disputer à propos de dizaines de millions de millions de millions de dollars, c’est tellement bon, c’est croustillant ! (rires)

On fait autant de live que le corps humain peut en supporter. Parfois je me dis que j’ai les yeux plus gros que le ventre.

Votre musique est plutôt intense. Qu’est-ce que ça vous procure de la partager sur scène ?

Jono Ma: On n’a jamais vraiment caché notre envie de jouer devant le maximum de personnes possible et que le maximum de personnes puissent entendre notre musique. On en fait autant que le corps humain peut en supporter. Parfois je me dis que j’ai les yeux plus gros que le ventre. Je me dis que je me sens capable de faire un max de concerts et puis ensuite après quelques-uns, je commence à me sentir détruit. Mais on adore tous la scène. Je connais des gens qui luttent pour monter sur scène, prendre l’avion, tout ce genre de choses, mais je crois que cela n’a jamais été un problème dans ce groupe.

Comment vous sentez-vous aujourd’hui, que pensez-vous de ce beau château ?

J’adore ce pays, c’est trop bien d’être ici !

Vous avez goûté le camembert ?

Jono Ma : Oui bien sûr ! Après avoir vécu en France pendant un moment, on avait l’habitude de manger pas mal de fromage, et je me souviens être allé dans un petit magasin à Londres où j’ai acheté cinq fromages d’un coup. Les gens à la caisse m’ont regardé trop bizarrement.

Gabriel : J’adore le pastis, c’est trop bon !  (en français, ndlr)

Racontez-moi ce qui est arrivé l’an dernier au Great Escape quand le public a commencé à lever ses chaussures au-dessus de la foule ?

Jono Ma: Ce n’était pas au Great Escape, mais au Meredith Festival. Je crois que c’est une tradition australienne. Tu enlèves ta chaussure et tu la tiens. Tu prends une boot, tu enlèves ta chaussure et tu la balances dans la foule au milieu de la boue. C’est une sorte de sacrifice, ça veut dire : vous êtes tellement bons que vous pouvez avoir mes chaussures, je crois que c’est ça. Mais il y a aussi le shoey…

Jack : Le shoey vient de l’ouest de l’Australie. C’est une tradition de Perth : la première étape est d’enlever ta chaussure et ensuite tu verses de la bière dedans.

Gabriel : On fera ça tout à l’heure sur scène avec du Calvados !

Ne le fais pas avec du vin, on est en France, ça ne passerait pas !

Gabriel :Et si on utilise une très jolie chaussure avec une belle bouteille ?

Jono Ma: Une Louboutin avec un Châteauneuf-du-Pape 1975 ? T’en penses quoi ? Tu penses que ça pourrait le faire ? Tout ça, c’est une histoire de sacrifice !

Jono Ma, tu as été DJ pendant une soirée à Paris l’an dernier, et il paraît que tu y aurais rencontré les Daft Punk…

Jono Ma : Comment tu sais ça ?! J’étais DJ à une Kitsuné party où jouait notamment Parcels, et il y avait une sorte de carré VIP. J’ai vu quelques personnes et j’ai continué mon set et l’un d’entre eux est venu me voir et m’a dit quelque chose comme « la musique est bonne » et pas longtemps après ils sont partis et un de mes amis est venu me voir en me demandant : « tu sais qui c’était ? » J’ai répondu : « non ! » et c’était un des mecs de Daft Punk.

Gabriel : Tu as cru que c’était les Daft punk, mais en fait c’était Deadmaus avec Marshmello ! (rires)

 

La Playlist de Jagwar Ma

Superpitcher – Howl
Smerz – Because
Miles Davis, Robert Glasper – Maiysha (So Long) ft. Erykah BaduMarods Valle – Mais do que valsa
Four Tet – Two Thousand And Seventeen

Propos recueillis par Aurélie Tournois // Photos: Jacques de Rougé

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