Rencontre // Exsonvaldes // Renaissance rétro-futuriste

A quelques jours de leur concert à la Maroquinerie, nous avons rencontré les capitaines du navire Exsonvaldes, Simon (chant et guitare) et Martin (batterie). Après un virage résolument rock, le quatuor parisien espère faire chavirer le cœur de ses concitoyens. Rendez-vous est pris rue de Charonne, à quelques pas de leur studio d’enregistrement. Le temps d’une plongée dans leur univers.

_MG_8947-E-1

Parlons du nouvel album, Aranda. D’où vient ce titre ?

Martin : C’est le nom d’une ville espagnole, Aranda de Duero, où se tient chaque année le festival Sonorama. Il y a deux ans, on a été programmés là-bas et l’équipe nous a proposé de nous prêter son studio pendant une semaine. A cette époque, on avait décidé de ne plus sortir de disque mais on avait quelques démos qui étaient prêtes. On s’est dit qu’on allait enregistrer ces cinq titres. Finalement, ça s’est super bien passé et c’est là qu’on s’est dit : « on va refaire un album« . D’où l’idée de reprendre ce nom.

Simon : C’est un peu l’endroit de notre renaissance.

Ce nouvel opus a un côté très rock qu’on ressent beaucoup moins dans l’album précédent, Lights. On a perdu le côté dansant et léger pour aller vers quelque chose de plus brut, de plus sombre. Quelles étaient vos intentions et vos inspirations sur ce disque ?

Simon : On n’avait pas vraiment de plan. On ne s’est pas mis autour de la table en se disant qu’on allait écrire un album plus sombre. Même si c’est quelque chose dont on avait envie depuis longtemps : des chansons plus lentes, un son plus brut.
Mais là, on se trouvait dans un contexte particulier. On a voulu filer tout au long du disque l’histoire non pas d’une chute mais d’un risque, d’un groupe en équilibre. C’est ce qui a provoqué cette couleur musicale : l’humeur dans laquelle on se trouvait en tant que groupe, ce qu’on voulait faire, où on en était dans nos carrières respectives… Tout ça a influencé notre musique. Ce nouveau disque nous a permis de nous réveiller, de renaître.

Martin : L’élément fondateur, c’est que cet album, on n’était pas sûrs de le faire. Comme Exson, c’est une histoire qui dure depuis longtemps, voir arriver la fin nous a mis dans un état d’esprit sombre et assez noir.

Et en même temps, il y a cette mélancolie très présente dans vos chansons, ce côté pop et lumineux qui subsiste. D’où ça vient ?

Simon : On essaie d’avoir une écriture mélodique, ça fait partie de nos fondamentaux. On écrit les chansons et on n’est pas forcément conscients de tout au moment où on le fait. Après coup, on fait un vrai travail de psychanalyse. Quand le disque est fini, on se dit : « qu’est-ce qu’on a raconté et pourquoi ?« .

Martin : On nous a beaucoup parlé du côté rock et dark de ce disque alors qu’on ne l’avait pas vraiment senti en le faisant.

Vous pouvez me dire un mot sur la pochette ?

Martin : Elle a été réalisée par un ami artiste qui fait des collages. Il a écouté l’album et nous a proposé ce qui est devenu la pochette. Ce sont quatre mecs qui assistent à une scène proche de la fin du monde. Un espoir se dessine avec l’apparition d’une nouvelle planète. On a tout de suite flashé dessus. Ce qui est marrant c’est que le parallèle évident entre son travail et le contenu du disque nous est apparu après.

Exsonvaldes compte quatre membres. Comment vous travaillez sur un album ?

Simon : Aujourd’hui, le groupe comprend plutôt trois membres parce que Guillaume, qui était notre bassiste pendant très longtemps, est parti. Depuis, on travaille avec des bassistes pour les lives mais l’essentiel de l’écriture vient de Martin et moi.

Martin : En studio, Antoine (guitare) a amené sa couleur. Notre nouveau bassiste Cyril qui est un super musicien a pas mal contribué aussi. Mais c’est vrai qu’on a complètement revu nos méthodes de travail. Quand on a commencé, on avait 17 ans. On allait en cours la semaine et le samedi en répétition, on disait : « Qui a une idée ?« . C’était à l’arrache. Heureusement, on a abandonné ça.

Simon : Il nous a fallu du temps pour sortir de ce fantasme de l’écriture comme acte spontané, inconscient. C’est vrai pour certains mais nous, on a besoin de travailler. Laisser faire le hasard, ça ne nous correspond pas. Après des séances de travail longues et fatigantes, on est dans un état second et c’est ça qui provoque des choses.

Martin : Finalement, on est assez sérieux.

Vous collaborez toujours avec Alex Firla. Comment s’est passé l’enregistrement ?

Simon : C’est une longue histoire avec Alex parce qu’il a produit notre album précédent, il a mixé ceux d’avant. Depuis longtemps, on avait ce fantasme de pouvoir faire un disque ensemble du début à la fin dans des conditions live et c’est ce qu’on a pu faire avec Aranda.

Martin : Il a un studio juste à côté, rue du faubourg Saint Antoine, dans lequel il a mis à notre disposition une petite pièce de quelques mètres carrés. On s’en sert pour enregistrer nos maquettes, on y va très souvent pour écrire et il y passe très régulièrement. Il nous aiguille, il nous aide à choisir les morceaux qu’on va garder pour l’album. Quand on a eu suffisamment de morceaux, on s’est lancés dans l’enregistrement. On a passé cinq jours à Aranda, tout s’est fait très rapidement.

J’ai lu que la chanson Cyclop était inspirée de la construction en métal de Jean Tinguely et Niki de Saint-Phalle qui se trouve à Milly-la-forêt. Comment vous choisissez vos sources d’inspiration ?

Simon : J’adore Jean Tinguely depuis mon enfance et ça m’a suivi. Un jour, je suis allé visiter le Cyclope et j’ai complètement halluciné.

Martin : Finalement, la frontière entre génie et folie est toujours ténue. C’est un thème qui nous intéressait. Quand on travaille, on discute énormément. C’est aussi de là que vient le côté introspectif de l’album. On peut s’arrêter de jouer et parler pendant une heure.

Simon : On a écrit sur des tas de choses : la cité radieuse du Corbusier, le Plan Voisin… Il existe des passerelles entre la science, le transport, l’urbanisme et l’art. Jean Tinguely construisait des machines et reconnaissait lui-même qu’elles n’avaient aucune utilité. Parfois, elles s’auto-détruisaient. C’est assez fascinant comme concept, surtout pour un groupe comme nous où on est tous plus ou moins ingénieurs de formation.

On retrouve souvent dans votre univers visuel des machines comme le pétrolier Exxon Valdez, l’aérotrain, des engins qui vont dans l’espace, des avions…

Martin : On est très attirés par le côté rétro-futuriste, la vieille SF des années 1960-1970. On est fascinés par le fait qu’à une époque, l’homme pensait que la machine le rendrait meilleur.

Simon : On est surpris quand on constate la défiance qui existe aujourd’hui par rapport à la technologie et au progrès scientifique. On préfère en voir le bon côté. On a beaucoup lu les Chroniques martiennes de Ray Bradbury [NDLR : recueil de nouvelles de science-fiction] pendant l’écriture du disque. On se dit qu’on pourrait tous monter dans une fusée pour aller vivre sur des astéroïdes parce qu’on aura détruit la planète.

Martin : En tout cas, on serait prêts à tenter le coup !

Simon, plus le temps passe et plus tu chantes en français. Comment tu l’expliques ? Est-ce que c’est une langue plus difficile à s’approprier ?

Simon : D’abord, quand on a commencé, on ne voulait pas faire de chansons en français. On est passés par une sorte de crise d’adolescence en retard. On nous demandait tellement pourquoi on ne chantait pas dans notre langue maternelle qu’on répondait qu’on ne le ferait jamais. Et avec le temps, on a mis de l’eau dans notre vin. J’ai écrit à un moment pour un projet en solo des morceaux en français. Finalement, on a décidé de les utiliser pour Exsonvaldes. C’est devenu une part de notre écriture.

Martin : L’image du rock en français a beaucoup changé ces dernières années. On a vu émerger des groupes comme Fauve, Bagarre, Feu! Chatterton qui ont réhabilité la variété française. Il y a 15 ans, c’était vraiment ringard.

Simon : quand on a commencé ce projet musical, on nous demandait des chansons en français pour passer à la radio. Commercialement, ça aurait été intéressant pour nous de le faire à ce moment là. Aujourd’hui, on a fait ce choix très personnel et on pourrait être tentés de l’expliquer par un contexte plus global. Mais c’est plutôt un blocage qui s’est transformé en curiosité à un moment de notre parcours artistique. L’Aérotrain a été un déclic pour nous. Quand on s’est rendu compte que ça marchait, on a foncé.

Martin : Ce qui est dingue, c’est qu’à l’époque, ça n’a surpris personne qu’on chante en français. Pour nous, c’était une révolution mais le public l’a tout de suite assimilé comme une part de notre musique.

Et qu’est-ce que ça change dans le travail d’écriture ?

Simon : Le chant n’est pas exactement le même. C’est un instrument différent, on ne fait pas la même chose avec sa voix dans les deux langues. Et ce n’est pas perçu de la même façon en France. Même si l’essentiel de notre public est en Espagne.

Le grand paradoxe, c’est que vous chantez en français et en anglais mais que votre musique marche surtout en Espagne. Comment vous expliquez ce succès en dehors de nos frontières et le fait que le public hexagonal reste frileux ?

Simon : On a du mal à l’expliquer. Il nous a fallu du temps pour arriver à maturité. En France, le marché du disque est très instantané. Il fonctionne beaucoup à la nouveauté. Peut-être qu’on a grillé les cartouches qu’on avait un peu tôt. Il aurait fallu qu’on change de nom à chaque album pour bénéficier de l’intérêt de l’industrie du disque.

Martin : On n’explique pas non plus notre succès en Espagne. S’il y avait une explication et une méthode, tout le monde l’appliquerait !

Est-ce qu’il y a de la place à la radio pour des groupes comme Exsonvaldes ou, plus largement, des nouveautés ?

Simon : J’ai beaucoup écouté Label pop sur France musique. Il y a encore quelques concerts en live sur France inter. Il y a de bonnes émissions mais globalement, on n’écoute plus la musique à la radio. On l’écoute sur internet.
Le problème à la radio, c’est qu’il y a énormément de filtres avant qu’on juge que tel ou tel morceau est prêt à être découvert par tel ou tel public. Moi, ça ne m’intéresse pas. Je préfère écouter des groupes avec qui on tourne, ce que des amis postent sur Facebook, les influences de groupes qui nous plaisent…

Martin : Si aujourd’hui, on me demandait quelle radio correspond à mes goûts musicaux, je serais incapable de répondre à cette question. Venant des radios, on a une certaine appréhension. Quand on te demande de faire un morceau « format radio« , on te dit : « ton intro ne doit pas durer plus de 10 secondes, ton refrain il faut qu’il arrive au bout de 30 secondes sinon l’auditeur va zapper« . Le premier facteur qui fait que les gens changent de radio, c’est la nouveauté ! S’ils ne connaissent pas le morceau qui est diffusé, ils vont voir ailleurs. Donc il y a très peu de place pour les découvertes. La nouveauté, c’est un problème. Les formats qui ne rentrent pas dans les cases, c’est un problème. Ce n’est pas très enthousiasmant !

Simon : On dit ça mais en Espagne, on passe beaucoup à la radio. Est-ce que c’est parce qu’il y a de la place pour des groupes comme nous ? Ou est-ce que c’est juste un hasard et on fait partie des heureux élus qui ont une place ? Mystère mais on est super heureux !

Vous jouez le titre En silencio avec Helena Miquel. Vous pouvez me parler de cette collaboration ? Comment ça s’est fait ?

Martin : C’est un des rares projets pour lequel on avait un plan. On voulait faire une chanson qui s’adresse à notre public espagnol. On pensait que c’était une façon de leur témoigner une sorte d’affection ou de reconnaissance.

Martin : On a rencontré Helena Miquel lors d’un festival. On lui a envoyé un message sur Facebook pour lui proposer un duo. Elle est venue nous voir jouer à Barcelone et elle a accepté le projet. On lui a envoyé plusieurs propositions un an après. Elle était super enthousiaste.

Simon : On n’avait jamais fait de vrai duo. On a essayé d’écrire pour Helena et on s’est rendu compte qu’on n’était pas très bons sur commande et que c’était une mauvaise idée. Finalement, on a choisi des morceaux et on lui a demandé d’écrire en miroir, de donner sa version de l’histoire. On a adoré ce travail.

Votre dernier clip Horizon est une succession d’images de Boiler Room. D’où est venue cette idée ?

Simon : A une époque, on cherchait des références et on écoutait pas mal de DJ sets. Ces vidéos sont assez fascinantes parce que pendant 1h30, tu regardes quelqu’un que tu ne connais pas mixer. Mais ce qui est super intéressant, c’est ce qui se passe dans le fond. C’est assez incroyable. Il y a mille histoires : le type qui a préparé ses pas de danse, le mec qui essaye de draguer et qui n’y arrive pas, la fille qui se jette sur le DJ… Il y a un côté un peu ahurissant lié au monde moderne : le fait que la vidéo d’un mec qui mixe au bout du monde soit vue par des millions de personnes sur internet. Le concept est très étrange.

On retrouve le côté ubuesque des vidéos de gens qui se filment en mangeant sur Périscope ou ce genre de choses…

Simon : Oui, totalement ! Il y a quelque chose de très actuel dans les sessions Boiler Room. A un moment, sans faire exprès, on a lancé le titre Horizon alors qu’on était en train de regarder un DJ set. Et là, quelque chose s’est passé entre la musique et l’image. On appelle ça la syncrèse : ça veut dire que quelque soit le mouvement que tu vois, tu l’associes à la musique que tu entends et tu as l’impression que c’est en rythme. On a un peu hésité et finalement, ça marche bien.
Ça rentre aussi dans une autre démarche qu’on a : celle de s’approprier les images qui ne sont pas à nous sans avoir le droit de le faire. C’est ce que tout le monde fait sur internet. C’est ce qu’on avait fait pour le clip de l’Aérotrain. A un moment, on voulait faire un clip qui se générait automatiquement sur internet, une sorte de Google image, sauf qu’on n’a pas trouvé de développeur pour le faire. Peut-être qu’un jour quelqu’un va venir nous voir pour nous demander de payer. Si on a vendu des milliers d’albums, on le fera avec plaisir !

Vous avez énormément pratiqué le concert en appart. Vendredi, vous jouez à la Maroquinerie. C’est un peu le grand écart !

Martin : Contrairement aux idées reçues, initialement, on était plutôt dans le format Maroquinerie. Et puis on s’est rendu compte qu’on n’arrivait pas à proposer une version convaincante de nos morceaux en session acoustique. On a eu l’idée de jouer en groupe sans amplification mais toujours avec une batterie. Notre label de l’époque Volvox a monté un partenariat avec Canalblog, une sorte de Tumblr qui a probablement disparu depuis. On devait faire un concert par arrondissement de Paris. On a ensuite repris le concept lors de notre tournée. Sur Facebook, on proposait aux gens de venir jouer chez eux. C’était une façon pour nous de trouver du public dans les villes dans lesquelles on n’était pas programmés. C’est devenu notre marque de fabrique et on en a fait un disque. En tout, je pense qu’on a fait une centaine de concerts en appart !

Simon : Mais c’était chouette ! Ça correspondait à une période où on avait besoin de ça. On a énormément progressé en terme de dynamique de groupe, de jeu ensemble…

Martin : Tu crées un rapport particulier, presque amical avec ton public. On finissait par boire des verres avec les gens qui nous accueillaient, c’était génial comme principe !

Qu’est-ce qui est prévu dans les mois qui viennent ?

Martin : On a une tournée en Espagne fin mai de cinq dates et on est programmés dans quatre festivals en Espagne cet été dont le Sonorama qui est le plus gros festival après Benicassim et le Primavera. Pour la suite, on verra !

La Playlist d’Exsonvaldes

Cage The Elephant – Too Late To Say Goodbye
Beach House – Elegy to the void
Oldelaf – la Tristitude
Say Hi – Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh Oh
The Paradise Bangkok Molam International Band – Lam San Disco

Propos recueillis par Kim Biegatch // Photographie: DR

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *