Rencontre // Grand Blanc // Solidays 2015

Parmi les artistes les plus excitants à l’affiche des Solidays cette année il y avait Grand Blanc. Le groupe, originaire de Metz, et sa cold wave hypnotique chantée en français par deux voix aussi contrastées que complémentaires, attisait notre curiosité. Ça tombe bien on a pu rencontrer Benoît, le chanteur, et Luc, le batteur du groupe, quelques heures avant leur concert.

GrandBlanc
Luc (batterie, clavier), Vincent (basse), Benoît (chant, guitare) et Camille (chant, clavier).

 

Vous revenez tout juste du Canada où vous avez donné deux concerts à Montréal et à Toronto. Comment ça s’est passé ?

Benoît : Super bien ! On ne nous avait pas menti, les Québécois sont très cools ! On a eu un bon accueil, donc on était très contents. On espère y retourner !

Vous y aviez fait un peu de promo avant ?

Benoît : Un peu. Il y a quelques médias au Canada qui s’étaient déjà intéressés au groupe. Mais, mine de rien, la francophonie n’est pas très bien organisée en territoire musical. Il y a de grosses barrières pour aller jouer ne serait-ce qu’en Belgique ou en Suisse. Mais on essaye de le faire, c’est une grosse envie qu’on a. Notre label et notre tourneur nous y aident beaucoup. Et puis c’est un pari parce que même s’il y a une langue commune, il y a des différences culturelles assez grandes. Mais en Suisse et au Canada ça a l’air d’être bien passé !

Vous avez eu l’impression qu’ils étaient particulièrement sensibles au fait que vous chantiez en français ?

Benoît : Ils ont un truc un peu franchouillard, mais ce qu’on a ressenti c’est que les Québécois de notre génération mettent plus en avant le côté multiculturel du Québec que son côté français. On a rencontré un groupe de rap là-bas qui s’appelle Alaclair, qui est super cool, et en fait, ils poussent leur accent jusqu’à ce que ça ressemble presque à de l’anglais. Ils chantent dans les deux langues. On nous a dit que ça se faisait beaucoup.

Luc : Dead Obies, qui est le gros groupe de rap de Montréal, fait exactement ça. Dans une même phrase, ils parlent moitié québécois moitié anglais.

Benoît : Du coup, c’est vrai que nous, on n’écrit pas en anglais, parce qu’en bons Français, on ne le maitrise pas bien. Mais ce sont des initiatives qu’on aime bien. On ne fait pas du français pour les belles lettres mais parce qu’on prône une langue usuelle, concrète et quotidienne. Du coup, on a en commun cette façon de voir la langue. Je ne sais pas si c’est parce nos textes sont en français qu’ils ont été touchés, mais ce qu’ils aimaient, apparemment, c’était ce côté terre à terre et l’imaginaire lié au froid, qui existe autant dans notre musique que dans les thèmes qu’on aborde. Je pense qu’ils voient parfois la France comme un pays tropical ! Mais non, on leur a expliqué que d’où on venait il y avait aussi de la neige et des rivières qui gelaient ! (Rires)

J’ai lu que, en bons Lorrains, vous aviez aussi envie d’écrire en allemand.

Luc : En fait, ce n’est pas spécialement une envie, mais c’est quelque chose qu’on ne se refuserait pas parce que dans la musique qu’on fait, et dans la scène cold wave européenne qu’on écoutait, les gens n’hésitaient pas à chanter dans les langues qu’ils voulaient. C’était leur langue, une langue qu’ils avaient envie de défendre et non pas celle qui parlerait au plus de monde possible. Ça pouvait très bien être de l’allemand, du coréen, du japonais, de l’italien, du français ou n’importe quoi!

Benoît : Dans la new wave allemande il y a de très bons trucs. Nous on habite à 80 km de l’Allemagne. On a étudié l’allemand autant que l’anglais. Il y a de vraies connexions avec l’Allemagne chez nous. Ça nous a amusé de créer un petit mythe autour de notre ville en reprenant des choses réelles, des images de notre quotidien comme des usines, des vestiges de guerre, des cimetières, on a fait un peu les cons avec ça et c’est vrai que c’était marrant de voir que, hors de la Lorraine, ça pouvait interpeller. Chanter en allemand ce serait aussi une manière de dire que ce n’est pas uniquement une langue faite pour faire la guerre. Ça m’est déjà arrivé de faire écouter de la new wave allemande à des gens et qu’ils me disent « c’est quoi cette musique de nazis ? » et ça fait chier d’entendre ça ! L’allemand c’est hyper beau et hyper poétique ! Donc, l’envie venait plus de ça. Après, on n’est pas très bons non plus en allemand alors est-ce que ça vaut le coup de le faire ? On ne sait pas mais on ne se l’interdirait pas, au moins pour faire réviser ce jugement.

Vos premiers textes s’inspiraient donc de votre vie à Metz mais maintenant que vous vivez à Paris, est-ce que ça va tout changer ?

Benoît : Ça fait cinq, six ans qu’on vit à Paris mais je pense que l’opposition elle n’est pas Metz/Paris elle est plutôt ville natale, ville d’adolescence dont tu dois te détacher, versus ville que tu peux t’approprier. Mais de toute manière on est des urbains ! On essaye d’avoir une langue urbaine, c’est très important pour nous. La France est quand même un pays d’urbains et dans la littérature il y a une surreprésentation du littoral, de la campagne, des fleurs alors qu’il y a des géraniums pourris chez moi, des arbres qui galèrent dans la ville et des pigeons ! Ce qu’on veut c’est créer un langage qui nous aide à dire plus directement notre quotidien, et donc l’urbanité. Ça, ça ne changera pas et c’est une des grosses caractéristiques de notre musique.

Où en êtes-vous de la préparation de votre album ?

Benoît : On fait de la musique et on pense à 2016, ça ne va pas plus loin que ça. Là on s’est beaucoup plus focus sur notre single, avec Montparnasse et Nord. On s’est dit qu’il fallait le faire à ce moment-là parce que ce sont de vieux morceaux et qu’on sentait qu’on n’avait pas encore tout dit sur la jeunesse de notre groupe. Donc là on se focus sur sa sortie, tout en continuant à faire des maquettes mais on ne veut pas se presser. On s’est dit qu’on préférait faire un album plus tard et faire ce qu’on avait à faire avec ces morceaux-là. Pas de pression !

Le contraste entre vos deux voix, à Camille et à toi est très intéressant. Elles participent vraiment à l’ambiance, à la texture de vos morceaux. Vous vous en servez un peu comme des instruments en fait, non ?

Benoît : Oui, il y a un travail de texture. C’est quelque chose qu’on a envie d’approfondir. Et surtout ce qui était important pour nous c’était d’avoir deux voix lead. Forcément la texture d’une voix, le timbre, ce côté instrumental, il appelle à écrire plutôt ceci ou plutôt cela pour telle et telle voix mais on essaye vraiment d’avoir une intelligence de ça. On y réfléchit à quatre parce qu’il y a aussi des arrangements de voix dans nos chansons. En même temps que la voix parle et dit, t’as des nappes de voix, on essaye vraiment d’utiliser ça en production. Notre but c’est de ne pas donner deux rôles différents – la petite meuf et le gars un peu dark – mais d’essayer de mêler des textures de voix, des espèces de polyphonies/cacophonies.

Luc : C’est vraiment comme ça qu’on commence à travailler la dualité des voix, c’est d’abord par la musicalité, par le son, plus que par le texte. On travaille souvent les deux voix avec juste un petit bout de phrase, une petite punchline comme ça ou simplement des notes vocales. C’est autant important que les deux voix sonnent comme un instrument à part entière que l’importance du texte.

Benoît : Ça crée un vrai enjeu aussi d’écrire à deux, parce que quand j’écris pour Camille, il y a beaucoup d’allers-retours. Chanter à deux, fragmenter un texte avec tel mot qui va aller à telle personne, ce n’est pas instinctif, ça crée une difficulté. Il faut vraiment réfléchir au morceau. Le fait de vouloir intégrer deux voix sur un même texte ça crée un truc de réflexion et d’exigence mais c’est aussi un moteur.

Est-ce qu’il y a des artistes qui jouent aujourd’hui à Solidays que vous avez envie d’aller voir ?

Benoît : On va aller voir Die Antwoord ! On adore ce qu’ils ont fait, notamment le truc sur le weird, la bizarrerie. On adore ça ! On trouve que c’est gens qui ont à la fois de la noirceur et de l’humour. Et nous parfois on se sent un peu catalogués comme des gens noirs, sérieux ou tristes alors qu’en fait on fait les pitres quoi ! Sinon on irait chez un psy. On ne ferait pas de la musique si on voulait juste calmer notre tristesse quoi.

Luc : Moi je voulais voir IAM aussi parce qu’on ne les a pas vus sur le dernier festival qu’on a fait avec eux et là j’aimerais trop aller les voir mais je sens qu’on n’aura pas le temps !

Est-ce que vous avez envie, comme Die Antwoord, de développer un univers visuel ?

Benoît : Oui on aimerait plus développer ça mais on n’est pas très dégourdis. Mais c’est important pour nous. Mettre en scène ton projet ça t’aide aussi à avoir du recul dessus. Il y a des gens qui pourront trouver que le fait de mettre en scène c’est moins sincère. Mais en réalité c’est aussi plus réfléchi et souvent plus percutant d’avoir un léger décalage par rapport à toi-même. On va essayer de le faire sur l’album !

Propos recueillis par Kirana Chesnel // Photo : Jacques De Rougé

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