Rencontre // Petite Noir: « le Noirwave est une renaissance de la culture africaine »

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Qui se cache derrière Yannick Ilunga, chanteur et tête pensante de Petite Noir ? Né en Belgique de parents angolais et congolais, évoluant entre le Cap (Afrique du sud) et Londres, il ne cesse de brouiller​ les pistes. ​Géographiquement mais aussi musicalement puisque bien avant de développer cette pop africaine accomplie, synthèse de new wave et d’afrobeat, l’artiste sud-africain a expérimenté la noirceur du death-metal. Rencontre avec un héritier de la sono mondiale.

Tu as un ​parcours musical très riche mais aussi très sinueux : comment es-tu arrivé à ce​tte idée de​ projet solo, « Petite Noir » ?

​Je crois que le fait de travailler en groupe ne me convenait pas. ça devenait compliqué, il y avait des guerres d’ego. On n’allait pas tous dans les même sens. Donc j’ai quitté le groupe dans lequel j’étais pour lancer mon projet. J’ai créé Petite Noir. ​Je pense que j’avais envie de mettre toutes mes influences musicales au même endroit de façon très naturelle. Ne pas avoir de limites, faire ce que j’avais envie de faire.​

​D’où vient ce nom ? Au premier abord, « Petite » n’est pas l’adjectif qui te qualifie le mieux !​

On me dit souvent que grammaticalement, c’est une faute. En fait, ça m’est venu comme ça. C’était une de ces idées qui étaient coincées quelque part dans un coin de ma tête et que je ne pouvais pas chasser. Pour moi, ça avait du sens. « Petite », c’est comme ça que je me sentais.

Le​ ​titre de l’album La vie est belle / Life is beautiful est plein de références. Comment tu l’as choisi ?

​La vie est tellement folle parfois mais en même temps, elle est merveilleuse. ​Je voulais garder à l’esprit quelque chose de positif. J’ai écrit cet album dans une chambre à Johannesburg. Je regardais à l’extérieur et c’était sublime, il faisait super beau, le soleil brillait, les oiseaux chantaient. Ça fait un peu fleur bleue mais je me suis senti tellement bien à ce moment. Je voulais que cette impression figure dans l’album.

C’est aussi le titre d’un film congolais. L’histoire d’un paysan qui part s’installer en ville. C’est définitivement une référence pour moi. Le film est rempli de chansons que j’écoute depuis que je suis enfant. Il y avait un air très connu qui accompagnait ce film, une chanson de Papa Wemba. C’est devenu très populaire en Afrique. Je crois que ça fait partie de mon subconscient. Involontairement, ça m’a inspiré.

Tu ​composes seul : comment tu as travaillé sur cet album ?

​Je crois que j’ai écrit cet album en deux semaines. Je me suis installé dans la maison des parents de ma copine à Johannesburg. Ils ont une maison en dehors de la ville. Je me suis enfermé dans la chambre et je n’en suis pas du tout sorti. Au début, j’ai composé quelques chansons que j’ai proposées à mon label​. Ils m’ont donné leur feu vert. Et on est partis enregistrer à Londres.

​Tu travailles énormément avec ta copine ! Elle apparaît dans la plupart des tes clips.

Oui, complètement. Tu as même dû la croiser tout à l’heure, elle est là ! Quand j’étais à Johannesburg, elle était à Bangkok pour le travail mais même comme ça, on a énormément collaboré. Je pense qu’on est en quelque sorte connectés. On a la même vision des choses. En fait, on a commencé à ​travailler ensemble il y a cinq ou six ans, avant même de sortir ensemble. On créait des blogs, on allait sur les mêmes shootings et ce gen​re​ de choses. Tout ça est juste allé de l’avant.​ Jusqu’à aujourd’hui.

​Quel est ton rapport à la ​musique traditionnelle et populaire ​africaine, est-ce que c’est quelque chose que tu écoutais avec tes parents ? Ou c’est quelque chose qui t’e​s venu plus tard ?

​La musique africaine m’a toujours entouré. ​Je pense que plus j’ai grandi, plus j’ai apprécié cette musique. Il y a quelques années, j’ai commencé à incorporer la musique africaine dans mes projets, à en écouter de plus en plus. Ça a fait sens pour moi. Je me suis découvert en faisant de la musique. J’ai réalisé que ça faisait partie de moi.

Tu ouvres l’album par le titre Noirwave, courant musical, artistique et culturel que tu revendiques. Est-ce que tu peux m’en dire plus sur ta perception de l’identité noire et africaine ?

​Pour moi, le Noirwave est comme une renaissance de la culture africaine. On est en train de vivre ça et c’est fantastique. C’est une vision globale qui touche la photographie, le cinéma, la musique… C’est un état d’esprit qui consiste à se libérer, faire évoluer les choses, se défaire de toutes les ordures qu’on voit sur internet et qu’on écoute à la radio. On veut débloquer les choses, éveiller les consciences.

On a eu l’ère baroque, le romantisme… C’est un nouveau mouvement. Beaucoup de choses sont venues d’Europe et maintenant, je pense que ça va venir de l’Afrique.

Le fait que tu habites dans un des pays les plus inégalitaires du monde a un impact sur tes revendications ?

Oui, absolument ! C’est très fort dans La vie est belle. Plusieurs chansons parlent de la situation en Afrique du Sud. Mais je n’ai pas de revendications raciales, ça va bien au-delà. L’Afrique a été sur-utilisée par des personnes qui l’ont fait dans un sens erroné. La façon dont les gens parlent de l’Afrique, c’est souvent ringard. Ce mot a été assimilé à beaucoup de mauvaises choses. Tous ces gens qui ont chanté « Africa » [il imite un mauvais chanteur]… Le mouvement Noirwave va changer ça. Il y a beaucoup d’autres choses à montrer.

Quel rapport tu entretiens avec les pays d’origine de tes parents ?

Je suis allé en République démocratique du Congo (RDC) cette année. J’essaye d’y retourner au moins une fois par an. J’ai moins de connections avec l’Angola parce que ma mère a dû quitter son pays pendant la guerre. Sa famille est partie en RDC comme beaucoup de familles angolaises à l’époque.

Sur le titre éponyme Life is beautiful, tu ​collabores avec le rappeur congolais B​aloji : comment ça s’est fait ?

​Je connaissais Baloji, c’est vraiment quelqu’un que j’admire. ​Je l’ai rencontré au Sénégal et on est restés en contact. Je lui ai envoyé un message et il a tout de suite accepté le projet.
Je voudrais qu’on parle de tes ​clips. ​O​n sent un tournant dans ton univers visuel. C​hess​ est plutôt inspiré de l’esthétique new wave et très kitsch des années 80-90.

​Pour le clip de Chess, j’ai travaillé avec un photographe ghanéen. ​C’est lui qui a imaginé cette installation. Il y avait un décor avec des nuages. Il voulait que je sois devant. C’est vrai que visuellement c’est assez amusant, mais maintenant, on fait des choses beaucoup plus profondes. ​Je travaille avec ma copine sur les nouveaux projets.

​D​ans tes derniers clips, l’Afrique s’impose visuellement. B​est​ montre des tribus africaines portant des vêtements traditionnels.

​J’adore ce clip. On a réussi à trouver ce qu’on voulait comme rendu. ​On voit quatre tribus africaines qui représentent la terre, l’eau, le feu et l’or. Mais dans le fil conducteur, en arrière-plan, il y a aussi une scène de lutte. On voulait parler de la xénophobie, des attaques racistes que connaissent certains pays africains. Je voulais montrer qu’on peut cohabiter, qu’on est tous pareil.

A la fin du clip, je m’élève au cours d’une cérémonie. Je voulais montrer la vulnérabilité de l’être humain. C’est pour ça que je ne porte pas de vêtements mais une sorte de pagne. Pour dire qu’à la fin, on est tous semblables.

La jaquette de l’album ​reprend cette image, très ​mystique. Tu t’élèves au-dessus d’une sorte d’autel en marbre vert. Qu​’est-ce que cette allégorie représente​ ?

​C’est toujours moi mais dans mon état le plus pur. ​Il faut savoir que les pierres ont des significations. L’autel au-dessus duquel je m’élève est taillé dans une pierre qu’on trouve en RDC, la malachite. Elle est le symbole du leadership, de la transformation, de ce qui est en train de se produire en ce moment sur le continent africain. Elle est chargée de sens.

D​own​ a été tourné dans les rues de Lubumbashi en RDC. ​Comment tu as vécu ce tournage ?

C’est la deuxième plus grande ville du pays. C’était ma première fois là-bas. Je m’y suis senti bien. Ça a été un moment très heureux, ce tournage.

​Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?

​Je n’écoute rien de précis quand je suis en tournée. J’essaye de me concentrer sur ma musique. Je passe pas mal de temps sur Soundcloud pour suivre ce qui se fait mais c’est tout !

Propos recueillis et photographie: Kim Biegatch

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