Rencontre // Tahiti 80 : « On vient d’une autre époque, on a connu les K7​ »

Rares sont les groupes des années 1990 à avoir survécu au bug de l’an 2000. Tahiti 80 défie les modes et présente son sixième album, Ballroom, un opus pensé comme une ​synthèse pop​ ​brillante. ​​​15 ans après ​ses débuts, ​le quintet originaire de Rouen ​fait le bilan. Xavier Boyer, chanteur et tête pensante ​des Tahiti, dévoile les coulisses du métier et d’un groupe en perpétuelle métamorphose.​

t80-2016-credit-sylvain-marchand - Tahiti 80

​Comme Phoenix, Air​ ou​ M83 , vous faites partie de ces groupes ​qui​ marchent mieux à l’étranger que chez nous. Je ne vais pas ​te ​parler encore une fois du succès​ de Tahiti 80​​ au​ Japon mais je voulais savoir ce qui explique selon ​toi le manque d’enthousiasme du public français ​alors que les critiques vous ont toujours suivis.

​A mon avis, musicalement, on n’était pas forcément dans les codes français quand notre premier album est sorti. On est arrivés après la French touch et on n’était pas un groupe électro. En France il y avait toute une culture où si tu fais du rock, tu es considéré comme « couillu » ou un peu sombre, à la Noir Désir. Et si tu fais de la pop, c’est forcément de la variété.

Nous, on joue avec des codes différents. On a une certaine ​légèreté dans notre musique avec quelque chose de cérébral dans l’écriture des morceaux. Je ne sais pas si c’est vraiment dans la culture française. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu beaucoup de groupes comme nous, qui ne rentrent dans aucune case. On est un peu synthétiques mais pas trop, un peu sixties mais pas complètement, on n’est pas un groupe de garage, on est pop mais pas variété…

A l’étranger c’est plus ouvert. On fait une musique un peu indie-pop, indie-rock. En Angleterre, aux Etats-Unis, cette culture existe. Le fait qu’on ne rentre dans aucune case pour eux, c’était plutôt quelque chose de positif. Dans notre musique, il y a des association de styles qui ont plu et qui ont fait que ça a bien fonctionné.

​Le souci, c’est qu’il y a tellement de groupes entre guillemets locaux en Angleterre et aux USA que si tu n’apportes rien de nouveau, ça ne les intéresse pas. Notre côté français, le mélange d’influences, nous a permis de nous faire une place. ​

​Ce qui est ​paradoxal c’est qu’en 1999, vous arrivez juste après la vague ​F​rench touch​, vous faites de la pop et le succès prend quand même​ !

​C’est vrai qu’on n’avait pas grand chose à voir avec la French touch parce que c’est une musique instrumentale et très électro-house filtrée. Ça nous a fait du bien quand même. D’abord, ça a encouragé pas mal de groupes français qui se sont dit que tu peux cartonner à l’étranger même si tu n’est pas Richard Clayderman, Mireille Mathieu ou un truc un peu vieillot.

Tout d’un coup, c’est devenu cool d’être français. On a bénéficié de cette image positive. ​On s’est dit que si l’électro s’exportait, il y avait peut-être une autre scène derrière tout ça qui pouvait nous accueillir.

​A défaut d’avoir été à la mode​ ici​, vous pouvez vous targuer d’une longévité exceptionnelle ​:​ Tahiti 80​ existe depuis plus de 15 ans maintenant​.​ Qu’est-ce qui permet d’expliquer ça ?

​En France, on a quand même des fans mais il y a toujours eu une espèce d’incompréhension. On catalogue aussi très vite et on s’est retrouvés avec l’écusson groupe japonais à une époque où ce n’était pas forcément bon pour l’image.

On a sorti le premier disque Puzzle qui a eu un retentissement important et on a continué sur cette lancée. Le fait d’avoir un succès relatif permet de durer. On n’a jamais fait autre chose que Tahiti 80 donc on peut considérer ça comme une réussite. Mais on n’a pas connu le gigantisme de se retrouver à jouer dans des stades. Quand le groupe change d’économie et grossit, c’est souvent là que ça casse. Il faut écrire pour que les gens reprennent le refrain en cœur, tu es obligé de faire un morceau avec un gros pied pour que le public danse… On a toujours fait des disques sans penser à ce qui était à la mode. On s’est concentrés sur des choix artistiques. Dans chaque disque, on a fait des choses différentes.

Pour Puzzle, on n’avait pas énormément de recul. Le deuxième album était plus sombre et symphonique. Pour le troisième, on s’est inspiré des musiques noires. Le quatrième nous amenait vers quelque chose de plus rock. Le cinquième était une expérimentation et Ballroom (NDLR : le sixième et dernier album) est une version un peu fantasmée de la pop synthétique qu’on pratique. A chaque fois, on expérimente. On fonctionne à l’envie.

​Vous avez commencé votre carrière avant la crise du disque​. Qu’est-ce qui a changé selon vous depuis vos débuts​,​​ à part vos coupes de cheveux​ ?

On vient d’une autre époque, on a connu les K7 (rires). On a eu la chance de commencer en 1993​. On a écrit nos premières chansons sur un quatre pistes. A l’époque, on n’a pas été exposés tout de suite. Les morceaux n’étaient pas tout de suite sur SoundCloud. Aujourd’hui, on te demande d’être au top super rapidement. Il faut absolument que ça marche donc on se retrouve avec une pauvreté de l’offre musicale assez abominable.

Nous, on a mis du temps et je pense que c’est normal d’écrire des mauvaises chansons au début. On a pu grandir de manière non exposée, forger le son du groupe.

On a eu accès à une maison de disques qui venait de vendre 2 millions d’exemplaires du dernier Louise Attaque (NDLR : le label indépendant Atmosphériques) et qui avait de l’argent. On a été à New-York, on a énormément appris de notre producteur et de notre monteur. On a eu une formation subventionnée par notre maison de disque en quelque sorte. Ce sont des choses qui me servent encore aujourd’hui. On a eu un directeur artistique qui nous a expliqué ce qui faisait un bon morceau, qui nous a proposé des choses différentes. Quand on travaille dans la musique, on a besoin de conseils, d’un arrangeur… Même si l’essentiel venait de nous ! Personne n’a écrit nos chansons ! Résultat, on s’appuie toujours sur ces bases là.

​Aujourd’hui, tu dois être bon tout de suite. Le besoin de rentabilité est tel que si tu ne vends rien, tu ne peux pas continuer. ​

Aujourd’hui, on te demande d’être au top super rapidement. On se retrouve avec une pauvreté de l’offre musicale assez abominable.

​Vous av​i​ez ​monté votre propre studio​ d’enregistrement à Rouen​, le Tahiti​ L​ab. ​En 2014, v​ous avez créé ​un label​,​ « Human sounds​ records​ ». ​Est-ce que c’est la crise qui vous a obligé à tout faire vous-même ou c’était une vraie volonté ? ​

A un moment, c’est vrai qu’on a eu peur qu’on nous rende notre contrat. Mais il n’y a pas que ça. A la sortie de notre quatrième album, on s’est retrouvés chez Barclay et ce n’était pas du tout adapté à nos besoins. On était chez Universal mais on n’avait pas la possibilité de sortir nos disques à l’étranger. On s’est retrouvés sur un label de World music en Angleterre alors que quand on était indépendants, on avant des chroniques dans MOJO, le NME…Et là, tout d’un coup, les mecs n’arrivaient pas à comprendre où on se situait.

On s’est dit qu’on serait mieux en indépendants à choisir nos licences. On voulait aussi faire les choses par nous-mêmes. On voyait qu’on avait des envies de production, d’enregistrement donc on a investi dans du matériel pour se retrouver en totale autonomie. Aujourd’hui, on est totalement indépendants et on essaye de prendre les meilleures décisions. Mais c’est un choix compliqué. C’est très difficile d’exister si tu n’es pas Kanye West, Beyonce ou Adele. Il y a tellement de groupes en bas de la pyramide que c’est très difficile de monter.

​Le nouvel album​ de Tahiti 80 a été​ produit par Richard Swift ​qui a travaillé entre autres avec les Black Keys​ et The Shins​.​ ​Vous êtes ​partis ​dans l’Oregon​,​ comment vous avez travaillé avec lui ?

​En général, on va au bout de notre projet et à la fin, on fait appel à quelqu’un pour mixer. J’ai pensé à Richard parce que j’étais très fan de ses albums solo. J’ai entendu San Francisco de Foxygen ​et j’ai appris que c’était lui qui l’avait mixé.

Je ne savais pas qu’il faisait de la production et je le connaissais un peu. On a rapidement été mis en contact. Il a aimé le projet, il était libre et trois mois plus tard, on enregistrait dans son garage qu’il a transformé en studio.

Pendant trois semaines, on a fait les voix et on a mixé le disque. C’était intense. On a aimé son côté classique et le fait qu’il privilégie la performance. L’idée, c’était d’avoir la bonne prise, d’avoir de la vie. On a enregistré dans la control room, un peu à l’arrache. Il a un côté décomplexé de la musique. Si il y a du souffle, c’est pas grave. J’avais fait des prises ​avec​ le micro de mon ordinateur qui avaient​ un bruit de ventilo et il a voulu l​es​ garder. ​ C​’est le contre-pied de la pureté numérique qu’on a tellement facilement aujourd’hui. Il ​faut des accidents sinon la musique devient trop propre, trop lisse. Il a réussi à insuffler ça chez nous.

​Et par ailleurs, c’est un mec génial. On enregistrait jusqu’à 2h du matin et il nous disait qu’il était ​fatigué. En fait, il passait son temps à dessiner jusqu’à 6h. On a travaillé de manière un peu folle et spontanée.

Ballroom​​ ​est sorti 3 ans après The Past, the Present & the Possible. Quand on ne vient pas du milieu de la musique, on se dit​…

​M​ais qu’est-ce qu’ils ont ​fichu pendant trois ans​ ? Déjà, il y a eu beaucoup de tournée qui nous a emmenés un peu partout. Après un an de concerts, on passe à une autre phase, à un nouveau projet. Pour Ballroom, on avait écrit beaucoup de chansons, on a beaucoup tâtonné. On avait plusieurs directions possibles et dès qu’on a eu quelques morceaux qui allaient dans le même sens, on a foncé.

Finalement, on a choisi de faire un disque très court que tu écoutes en entier. ​On voulait q​ue tu n’aies pas envie de zapper, que tu te laisses porter. On l’a pensé comme un enchaînement de tubes.​ Ça nous a demandé beaucoup de travail ! Souvent quand on sort un disque, on entend : « ça y est, ils reviennent ! » mais on n’est jamais vraiment partis ! Aujourd’hui, il y a des gens qui sortent plein de projets. Ça marche parce qu’on est dans une esthétique un peu lo-fi en ce moment où si ce n’est pas parfait, c’est mieux mais je ne me reconnais pas là dedans. J’ai du mal à trouver des choses intéressantes. Mais je continue de chercher !

Mais c’est vrai que par rapport à d’autres groupes, vous êtes moins actifs, moins présents sur les réseaux sociaux…

​Je pense que ça vient d’une certaine pudeur, on n’a pas envie de s’exposer. C’est très cool les GIF et les Vine mais on ne veut pas se mettre en scène. Je ne suis pas hyper à l’aise avec ça… En revanche, on aime bien partager des disques, des vinyles et des choses qu’on a trouvées. Mais il faut que ça reste musical.

C​’est le contre-pied de la pureté numérique qu’on a tellement facilement
aujourd’hui. Il ​faut des accidents sinon la musique devient trop propre, trop lisse.

​D’un point de vue esthétique, on sent plein d’influences différentes.​ Dans les clips, il y a de l’animation​ style manga​, ​des ​playmobil​s​, ​de la ​pâte à modeler en stop motion et des choses plus classiques où on voit le groupe jouer. Malgré cette diversité, la dominante ​​visuelle est assez importante. D’où ça vient ? Comment vous travaillez sur cette partie là ?

​De Puzzle à The Past, the Present & the Possible, on a toujours travaillé avec le même graphiste, ​Laurent Fétis. Et pourtant, à chaque fois, on a cherché des influences différentes. On veut brouiller les pistes. On a travaillé avec un Japonais qui a fait de l’animation. Sur le dernier album, on a essayé de l’animation avec plus d’humain dedans. Tu travailles avec des gens… On ne veut pas être catalogués clips d’animation mais c’est vrai qu’on en a fait beaucoup. ​Il y a ce côté dans notre musique, même si elle est incarnée.

​​Des nouvelles du projet d’album solo ? ​

Je suis dessus. En fait, j’avais écris des chansons que je trouvais trop personnelles pour les chanter avec le groupe. Donc je les ai mises de côté. Mais c’est pas toujours facile de savoir ce qui est pour Tahiti 80 ou pour moi ! J’avais envie d’ouvrir un projet différent. J’ai presque fini les chansons et il faut que je les mixe. Ça prend un peu de temps parce que j’essaye de travailler une esthétique mais c’est proche du dénouement. Je vais bientôt faire un concert d’ailleurs : le 7 mars au Pop In. Je ne sais pas encore comment, mais je vais jouer des morceaux inédits. Après le concert de ce soir, je me remets au travail. Et on travaille aussi sur un nouveau Tahiti 80 !

​Vous publiez une réédition de Puzzle sous forme de vinyle blanc avec un fanzine.​ Qu’est ce qui a changé depuis la première édition ? Qu’est ce qui vous a donné envie de le ressortir ?

Puzzle a été disque d’or au Japon. L’album a eu un retentissement important et Heartbeat est un tube qui passe toujours en radio par exemple.

Notre maison de disque là-bas nous a proposé de faire quelque chose pour les 15 ans et ça faisait longtemps qu’on voulait le faire. Le vinyle n’était plus du tout disponible, il se vendait cher sur Discogs donc on s’est dit qu’on allait le ressortir. Nous, on achète beaucoup de disques, de rééditions, donc on a voulu le faire dans les règles de l’art.

On a écrit les notes de pochettes nous-mêmes. On a ajouté des photos perso de l’enregistrement que personne n’avait jamais vues, on a écrit notre version de l’histoire : un groupe qui vient de Rouen, qui se retrouve à enregistrer à New-York pendant un mois. C’était beaucoup de travail mais c’était chouette à faire. On envisage déjà de le faire pour le deuxième album !

 


​D’après ce que j’ai entendu dire, le concert de ce soir au Badaboum est ​centré autour de votre premier album… Est-ce que c​e n​’est pas un peu tôt pour la rétrospective ?

​On essaye de faire les choses de manière honnête. On ne parle pas de la reformation de Police mais juste de ressortir un disque qui a plu, qui a marqué des gens et une époque. On pourrait croire que ça marque un peu le début de la fin d’une carrière, ce genre d’objets. Mais on s’est dit que ce n’était pas incompatible avec le fait de continuer à produire des disques et des chansons, au contraire ! C’est une façon de marquer le coup. Comme tu le disais tout à l’heure, ce disque est sorti il y a 16 ans, le groupe existe officiellement depuis 1993​. Ce n’est pas totalement commun donc autant en profiter !

La Playlist de Tahiti 80

​Jagwar Ma – Uncertainty
Tame Impala – Feels Like We Only Go Backwards
My Bloody Valentine – Sometimes
Primal Scream, Sky FerreiraWhere The Light Gets In
Teenage Fanclub – Ain’t That Enough

Propos recueillis par Kim Biegatch // Photographe : Sylvain Marchand

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